Ernst Paul

Tirailleur au 1er R.T.M. ( CB2 )

Section anti-char

J’ai rencontré Paul Ernst, à deux reprises au cours de l’année 2008. J’ai reproduit ci dessous l’essentiel de nos conversations. Des erreurs ou des approximations restent possibles, sachant que cet ancien Tirailleur à fait appel à des souvenirs vieux de soixante années.

Au début de la deuxième Guerre Mondiale, il a rejoint le 1er Régiment de Tirailleurs Marocains, et à intégré la CB2, Compagnie d’Accompagnement du 2ème Bataillon, section anti-chars.

Il existait une Compagnie CB par Bataillon ( CB1, CB2, CB3, initialement nommées CA1, CA2, CA3, lors de la création du Régiment ). Chacune de ces unités comportait : Communications, Anti Chars, mortiers, section de montagne…

On comptait 15 à 25 soldats par Compagnie.

Parmi les membres de la CB2, j’ai recensé les noms suivants :

Paul Ernst et Jean Richard étaient amis avant la guerre, car tous deux habitaient le Maroc du temps du Protectorat Français. Issus de familles d’agriculteurs, leurs fermes étaient voisines ( 200 Km !) et les deux familles se connaissaient bien.

Des la fin des chantiers de jeunesse, ils ont été immédiatement incorporés dans l’armée d’active et ont subi une période de classe très dure ( certainement dans la forêt de la Mamora où le Régiment en cours de constitution s’entraînait).

Nous étions deux à porter chacun une lourde mitrailleuse Hotchkiss sur l’épaule. Vu le poids de ces engins, nous étions à la traîne, c’était impossible. Au cours d’une marche mon camarade s’est évanoui et a chuté dans le fossé. Il avait l’épaule en sang. Je mes suis engueulé avec le Sous-Lieutenant et j’ai demandé à voir le Capitaine. J’en porte peut-être encore des traces sur l’épaule.

Paul devait intégrer une unité de parachutistes, mais un camarade a demandé à échanger son affectation avec lui pour plus de facilité par rapport à son domicile, c’est ainsi que Paul s’est retrouvé Tirailleur au 1er R.T.M.

Alors qu’il déposait son parquetage dans la chambrée,  un soldat l’interpelle, c’est son ami Jean Richard. Jean avait une malformation à la cuisse due à des muscles atrophiés. Tout au long de la guerre, les médecins militaires n’ont cessé de lui proposer la réforme, chose qu’il a toujours refusé catégoriquement.

Débarquement en Corse :

Une fois débarqué en Corse, nous n’avions aucun équipement sérieux, seulement cinq cartouches par soldat. Or, c’était l’armée de Rommel qui commençait à embarquer et à évacuer Bastia. Ils étaient formidablement armés. Tout au long de la guerre, les Allemands étaient toujours extrêmement bien équipés et bien armés par rapport à nous.

L’historique du Régiment confirme ces propos :

Tout le Régiment est alors regroupé, mais il lui manque encore ses trains muletiers et auto. Les Allemands retraitent sur Bastia où ils préparent leur rembarquement. Pour protéger cette opération, ils harcèlent nos forces avec leur aviation et tiennent solidement les cols menant à ce port. Il s’agit de les bousculer sans attendre l’arrivée des moyens de transport. Des guides sont donnés aux unités qui reçoivent une centaine de mulets fournie par les troupes italiennes et des mulets amenés par les patriotes corses. En outre, deux batteries italiennes de 75 sont mises à la disposition du Régiment.

Avec ces moyens insuffisants, le 1er R.T.M. se lance à la poursuite de l’ennemi. Il occupe Rapale le 26 septembre, Murato le 28, Vallecalle le 29. Le 30 septembre, la 1ère Companie ( Capitaine Morand ) s’empare par une brillante action de nuit du col de San Stephano, ce qui lui vaut une citation à l’ordre de l’Armée.

Quelques souvenirs de Paul :

Les allemands avaient dans leurs rangs des tireurs d’élite équipés de fusils à lunette Mauser. Ainsi armé, un tireur parvenait à tenir tout un bataillon en échec. Certains jours, nous avons dû passer la journée entière tête baissée pour éviter de servir de cible. Une minute d’inattention suffisait pour prendre une balle en pleine tête.

Un jour, un camarade me demande :

  • Regarde ce que j’ai dans le coup, ça gratte, ça me gêne…
  • Mais non, tu n’as rien du tout
  • Si, là, sous la chemise…

On retire au type sa chemise, et en effet, une balle l’avait transpercé de part en part, entrant par la poitrine, le projectile était ressorti par l’épaule sans toucher aucun organe vital.

Tout était miné, lors de notre avance, nous nous sommes trouvés face à un champ de mines qu’il fallait traverser. Il fut décidé de désigner la Compagnie qui passerait en priorité par tirage au sort, c’est tombé sur la 8ème… il y avait deux frères dans le Régiment, dont l’un se trouvait précisément dans la 8ème. Les soldats ont commencé à avancer, certains on sauté sur les mines. Au moment où l’un des deux a vu son frère sauter sur une mine, nous avons eu beaucoup de mal à le maîtriser pour l’empêcher de courir rejoindre son frère blessé ou tué.

Un jour, nous avons surpris, dans un renfoncement de terrain, un jeune Allemand qui ne devait pas avoir plus de 17 ans. Un camarade a ajusté son arme. J’ai dit : “attends, attends, ne tire pas”… Le garçon aux cheveux blonds, était immobile, prostré, mort, ses yeux bleus grands ouverts. Il avait reçu une balle en pleine nuque, certainement tirée par l’un de leurs tireurs d’élite, allez savoir pourquoi…

En Allemagne, il nous est arrivé de chercher des femmes de ménage pour le Régiment. D’immenses colonnes de femmes sont alors venues se présenter. les gens mourraient de faim. C’est vrai, on a vu beaucoup de misère.

En Italie, au Garigliano, c’étaient des milliers de canons qui tiraient. Dès la matin, la terre tremblait. On ne pouvait plus parler de détonations, mais d’un bourdonnement continu.

Rixheim en Alsace

( s’adressant à moi ) Vous m’avez envoyé une carte de Rixheim. Oui, une fois dans cette petite ville, ils nous ont bombardés, ça tombait, ça tombait… On était dans une maison… je me souviens… il y avait plusieurs femmes dont une vieille qui voulait absolument que l’on fasse une belote. Je l’ai mise en garde : “mais sortons Madame, il faut sortir de la maison, les murs vont nous tomber dessus…” Mais la vieille n’en démordait pas : “attendez, attendez, on va faire une belote.” Elle me tirait par le bras. La maison allait nous tomber dessus tant ça bombardait.

J’avais fait la connaissance d’une famille à Rixheim. Je me souviens que c’était dans une grande rue. J’ai oublié le nom de ces gens et je m’en veux. Nous sommes partis et je n’ai jamais écrit, jamais remercié. Je m’en veux. Le père me posait une main sur le ventre : “oh ! oh !, c’est bien vide là dedans…” Alors on restait pour souper. Il nous versait du Snchaps. Il y avait une petite fille qui me sautait sur les genoux. Un jour, elle m’a dit : “Vous savez, je parle mal le Français, mais je suis bien Française”. Ça m’a beaucoup ému. “Mais tu sais, moi aussi je suis Alsacien.” Ah! si je me souvenais du nom de cette famille… jamais écrit… jamais remercié… je m’en veux…

A la fin de la guerre, tous n’ont pas été démobilisés en même temps, Jean Richard est parti en premier avant la fin, puis Paul Ernst. Toutefois, ils sont toujours restés en contact.

Beaucoup plus tard, lors de l’indépendance du Maroc, Jean et Paul sont rentrés en France. Ils ont repris leur activité d’agriculteur. Dans un premier temps, ils se sont trouvés contraints de cultiver du maïs. Paul a acquis un domaine dans les Landes, mais c’était trop grand. Ils devaient se partager les 40 hectares avec sa femme, chacun juché sur un tracteur. Dans ces années là, les voisins Landais s’étonnaient de leurs pratiques et de leurs outils, l’utilisation d’un semoir à maïs par exemple.

Paul Ernst est décédé en janvier 2013.